A la mémoire de Willy Kraft (1925-2014), pionnier de la protection de la nature en Valais

 Dans les années 60, d’une façon générale et plus particulièrement dans notre canton, la population manifestait une incompréhension quasi totale à l’égard de la protection de l’environnement et de la nature. Pourtant le mouvement était en marche, le peuple suisse avait accepté l’article constitutionnel sur la protection de la nature en 1964 et, dans la foulée, la section valaisanne de Pro Natura (anc. Ligue valaisanne pour la protection de la nature) fut ainsi créée en 1965.

Il est peut-être nécessaire de rappeler que tout au long du 20ème siècle, les initiatives et les réalisations privées ont précédé de plusieurs années les bases légales et leurs applications par les administrations fédérales et cantonales. Ainsi furent fondés Pro Natura (anc. Ligue suisse pour la protection de la nature), le Parc national suisse et plus tard la Commission qui a dressé le premier inventaire fédéral des sites et paysages d’importance nationale (IFP).

 

A cette période toujours, Jean-Claude Praz et quelques collégiens férus d’ornithologie ont présenté à Willy Kraft le « Groupe nature » qu’ils avaient mis sur pied. Pour Willy Kraft, cette visite fut la plus belle chose survenue depuis qu’il s’occupait de protection de la nature. La tâche, la plus importante à ses yeux, était de former les jeunes à connaître et à apprécier la nature : « Il faut laisser la politique aux personnes qui en étaient chargées et nous occuper d’initiation et d’éducation » avait-il dit.

Pro Natura couvrit financièrement les frais courants et les dépenses utiles justifiées du « Groupe nature ».

 

La personnalité de Willy Kraft a impressionné tous ceux qui l’ont approché. Engagé dans la vie économique et dans la politique (au parti radical et au Conseil général de la Ville de Sion), très actif à la section  Monte Rosa du Club alpin suisse (caissier, responsable  des courses, préposé à la protection de la nature), il a été un acteur essentiel de la création de la section valaisanne de Pro Natura. Quelques dizaines de personnalités influentes avaient été convoquées à une assemblée constitutive. Malgré l’opposition prévisible de certaines d’entre elles, il fut décidé de constituer la section autour de Charles Albert Perrig (forestier cantonal) et de Willy Kraft. Willy Kraft en devint président.


Les grands dossiers des années 1960
concernaient la haute route mécanisée, la liaison Verbier - Zermatt par les hauts, impliquant la construction de plusieurs téléphériques à près de quatre mille mètres, en particulier au Pigne d’Arolla.  Pro Natura et le CAS déposèrent un recours contre la concession. L’esprit constructif de Willy Kraft l’amena à proposer simultanément des alternatives au développement de ces infrastructures lourdes, en particulier par la création de l’école d’alpinisme d’Arolla qui a largement contribué à la formation et aux activités des guides de montagne pendant presque un demi-siècle. Le deuxième volet de ces alternatives fut constitué des contrats de mise sous protection des sites d’importance nationale du Haut-Val de Bagnes, de Binn, de Tanay et du Rosel. Pour chacun d’entre eux, il fallut convaincre les autorités bourgeoisiales et les citoyens d’accepter en votation leur mise sous protection. Cela n’alla pas sans de fortes oppositions et Willy Kraft en a été l’infatigable artisan. A Binn, la décision fut prise à une très faible majorité des bourgeois : la voiture de Willy Kraft reçut une volée de pierres à son départ du village. C’était le prix à payer pour apporter des idées nouvelles dans les vallées. Mais c’est à l’unanimité que Willy Kraft a été nommé bourgeois d’honneur de Binn quelques années plus tard.

 

Les grands dossiers des années 1970
concernaient la protection de l’environnement et l’aménagement du territoire. Le Conseil fédéral a pris des mesures fortes par des arrêtés urgents qui bloquaient les constructions dans de nombreuses régions du pays, dont Montana, et qui imposaient le raccordement des bâtiments aux réseaux d’égouts et aux stations d’épuration. En ce temps-là, il n’y en avait  pas en Valais. Les cantons devaient aussi préparer un plan directeur cantonal comportant des zones de protection de la nature.

La deuxième version de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire fut acceptée en 1979, la loi sur la protection de l’environnement en 1983. Il est difficile de concevoir aujourd’hui qu’il a fallu quarante ans et quatre révisions de la loi sur la protection des eaux pour que les chambres fédérales écrivent dans la loi que les seules substances qui ne polluent pas les eaux sont celles qui n’y sont pas déversées. La résistance active à toute entrave à la liberté de commerce et à la liberté individuelle (quelle liberté défendait-on ?) dans ces domaines a été extrêmement vive, autant au niveau fédéral que cantonal. On parle beaucoup de mercure aujourd’hui, on a parlé du fluor, mais on a de la peine à reconnaître que les agissements des industries n’ont jamais été contraires aux lois en vigueur. Dans ce contexte, l’habilité de Willy Kraft, qui avait l’oreille des autorités, fut de faire en sorte que les dossiers préparés par le Canton ne soient pas totalement vides.

 

En Valais, personne, au sein de l’administration cantonale et dans les bureaux privés, n’avait la compétence pour délimiter les zones de protection. Willy Kraft a proposé les services de Pro Natura et de quelques jeunes naturalistes pour en dessiner les limites. Leur mise à l’enquête publique a suscité le dépôt de quinze mille recours, sur des formulaires tout prêts publiés par le Nouvelliste.

 

Le Canton du Valais a également dû mettre sur pied une Commission cantonale pour la protection de la nature et du paysage, qui devait donner ses préavis pour tous les dossiers qui étaient de la compétence de la Confédération. Cette commission était composée de représentants de l’administration cantonale et des associations privées (La Murithienne, Pro Natura, Club alpin et Patrimoine suisse). Les représentants de l’administration étaient toujours majoritaires. Il n’y avait pas de préposé à la protection de la nature et les représentants des associations ont fait le travail de secrétariat de la Commission pendant de nombreuses années. Les amis et collègues de Willy Kraft ont joué alors un rôle de première importance, faisant en sorte que les dossiers soient complets et crédibles auprès de l’administration fédérale. Franz Widmer, ingénieur agronome, enseignant à l’Ecole cantonale d’agriculture, en était le président, André Grobet, secrétaire et caissier de Pro Natura assura les travaux de secrétariat de la Commission pendant plusieurs années.

Le « Bulletin de la Murithienne » a publié des études ou simplement des observations de naturalistes dans le but d’attirer l’attention sur les sites menacés et parfois de limiter leur  destruction. Il aura fallu, par exemple, attendre presque quarante ans entre les premiers rapports publiés et la protection acquise du marais d’Ardon ou du Vallon de Réchy, que le Conseil d’Etat a mis sous protection en 2015.

 

Willy Kraft, appelé à de plus grandes responsabilités professionnelles au sein des assurances Mobilière, s’est retiré du comité de Pro Natura. Il a été remplacé par Jacques Granges, ingénieur agronome,  qui venait de s’installer dans son domaine de Beudon à Fully. Jacques Granges s’est pleinement impliqué dans deux grands dossiers des années 1980, l’opposition au tracé de l’autoroute et la lutte contre la pollution au fluor. Le comité contre l’autoroute obtint du Conseil fédéral l’annulation de tous les projets en amont de Riddes et l’étude des nouveaux projets par un groupe de travail présidé par le professeur Philippe Bovy de l’EPF-L. L’Association contre les émanations nocives obtint l’installation de systèmes d’épuration de l’air dans les usines d’aluminium de Chippis et de Steg, destinés à retenir le fluor (voir le livre de François Piot : Baroud de survie : les abricots au fluor. Editions d’en bas, 2010).

 

Dans les années 1980, les interventions à propos des infrastructures touristiques, principalement pour les domaines skiables, ont surtout été introduites par la nouvelle génération de naturalistes et de protecteurs de la nature qui se sont beaucoup investis pour modérer leurs impacts sur les sites et les paysages et qui ont poursuivi au sein de Pro Natura Valais tout aussi difficilement l’œuvre de leurs prédécesseurs.

 

Jean-Claude Praz/Viviane Maye, janvier 2016